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Plonger dans le Blue Hole :
Le Grand Autre comme appareil conceptuel pour penser l’exploitation des grands fonds, la biogéochimie et les conflits armés. Pauline I Hegaret, juillet 2026
Comment une pochette d’album punk, quelques cristaux liés à mes recherches en biogéochimie et une plongée dans le Blue Hole, dans le Sinaï, ont-ils fini par se rencontrer dans une même réflexion ?
Ce texte part du concept lacanien de Grand Autre, repris notamment par Slavoj Žižek, pour interroger les cadres symboliques qui organisent nos rapports au vivant, aux corps, aux territoires et aux ressources. De l’ambiguïté entre soin et exploitation mise en scène par le groupe rock Mannequin Pussy aux débats contemporains sur l’exploitation des grands fonds marins, j’y explore une même question : à quel moment la connaissance, la protection ou la puissance deviennent-elles des formes d'emprise ?
C’est aussi ainsi qu’un cochon photographié à Philadelphie m’a conduite à immerger des cristaux dans le Sinaï, puis à faire entrer le président des Etats-Unis dans cette histoire.
Le grand autre :
Le Grand Autre est un concept développé par Jacques Lacan pour désigner l’ordre symbolique dans lequel le sujet se constitue : celui du langage, de la loi, des normes et des institutions.
Slavoj Žižek, philosophe et théoricien de la culture, l’utilise dans son analyse de l’idéologie et de la culture contemporaine pour étudier la manière dont les systèmes sociaux continuent d’organiser nos conduites, y compris lorsque nous affirmons ne plus croire aux récits qui les légitiment.
Le Grand Autre ne doit pas être compris comme une autorité personnelle qui contrôlerait directement les individus. Il correspond plutôt au lieu supposé depuis lequel une règle acquiert sa validité. Dans les sociétés contemporaines, cette fonction peut être occupée par Dieu (l'instance d'autorité dans une religion), la Nation, la sécurité, la croissance, la Science ou le Marché.
Ces instances ne produisent pas toutes les mêmes formes de pouvoir, mais elles peuvent transformer des rapports historiquement construits en nécessités apparemment objectives.
Le cochon et le punk philadelphien :
Cette analyse a influencé mon regard sur le travail d’autres artistes. Je pense notamment à Mannequin Pussy, groupe punk queer de Philadelphie, et à la pochette de leur dernier album « I Got Heaven » montrant une femme au contact étroit d’un cochon. L’image est belle précisément parce que la relation qu’elle représente demeure contradictoire. On ne sait pas si l’animal est protégé, enlacé, utilisé comme support, dominé ou exposé. La distinction entre le care et l’exploitation n’est pas donnée par la forme visible du geste.
Cette indétermination m’intéresse parce que je travaille moi-même avec le vivant et la matière. Mes recherches portent sur des processus biogéochimiques au cours desquels des microorganismes participent à la transformation de minéraux. Je cultive des organismes, sélectionne des conditions expérimentales, mesure leurs effets et cherche à valoriser les propriétés qu’ils produisent.
La question de l’exploitation ne m’est donc pas extérieure. Elle se trouve au cœur de mon activité : comment est-ce que je traite le vivant ? Que devient un organisme lorsqu’il est intégré à un procédé ? À partir de quel moment une relation de connaissance et de coopération devient-elle une relation instrumentale ?
Ces questions impliquent de rendre visibles les systèmes dans lesquels nous agissons, puis de les réajuster. « Mettre à jour le système » signifie ici identifier les rapports d’autorité, les finalités et les catégories qui organisent notre relation aux autres êtres. Cela suppose aussi d’admettre que le soin, la connaissance et la valorisation ne constituent pas, en eux-mêmes, des garanties contre l’emprise.
Plonger dans un puits mythique de l'apnée - le Blue Hole :
Cette réflexion a pris une forme particulière lorsque je me suis rendue au Blue Hole, dans le Sinaï, alors que Gaza était attaquée. La guerre était géographiquement proche et ses effets étaient perceptibles en Égypte.
J’y ai rencontré de jeunes Égyptiens fraichement sortis de l’université venus profiter de leurs derniers jours avant leur départ pour le service militaire. Ces journées étaient leurs derniers moments d’insouciance avant plusieurs années de conscription. La crainte de l'extension des conflits militaires était et y reste palpable et les barrages militaires ne cessaient de nous le rappeler.
Nous nous immergions dans un espace connu à la fois pour sa richesse biologique et pour les plongeurs qui y ont perdu la vie. Sur les bords du Blue Hole, les récifs accueillent une faune marine intense. Au centre s’ouvre une profondeur dont les limites disparaissent dans le bleu.
À la surface, le territoire est saturé par les frontières, les systèmes militaires, les souverainetés et la peur d’une extension régionale de la guerre.
Sous l’eau, ces lignes ne sont plus visibles, mais elles n’ont pas cessé d’exister.
L'exploitation des grands fonds marins :
J’avais emporté des pierres et cristaux que j’ai décidé d’immerger et de photographier notamment certains issus de l'activité biogéochimiques que je produis en laboratoire.
Je voulais interroger la manière dont une main entre en relation avec une matière. Était-elle en train de la protéger, de l’étudier, de la mettre en scène ou de la posséder ? La pierre était-elle replacée dans un milieu ou transformée en objet disponible ?
Cette interrogation rejoint aujourd’hui celle de l’exploitation minière des grands fonds.
En avril 2025, Donald Trump a signé un décret demandant d’accélérer l’exploration et la délivrance de permis américains pour les ressources minérales des fonds marins, y compris au-delà des juridictions nationales. Le texte présente explicitement ces ressources comme un enjeu de domination économique et stratégique.
Parallèlement, le cadre international reste en construction : l’Autorité internationale des fonds marins poursuit encore, en juillet 2026, les négociations relatives au code minier et aux conditions environnementales et institutionnelles d’une éventuelle exploitation commerciale.
L’inconnu scientifique n’empêche donc pas la projection économique.
Un milieu peut être encore imparfaitement caractérisé et déjà désigné comme une réserve stratégique. Le discours de la ressource précède alors la compréhension des relations écologiques et biogéochimiques qui constituent ce milieu.
Emprise territoriale :
C’est ici que la question du Grand Autre rejoint celle de l’emprise. Qui autorise la transformation d’un territoire, d’un organisme ou d’une matière en objet disponible ? Au nom de quelle nécessité ?
Et comment modifier nos relations lorsque la sécurité, la croissance, la connaissance ou le progrès fonctionnent comme des réponses données avant même que la question des conséquences ait été posée ?
Que savons-nous des conséquences biogéochimiques d’une exploitation industrielle des grands fonds ? Ces milieux accueillent des communautés benthiques, une faune et des microorganismes dont une partie demeure encore inconnue, et dont les relations fonctionnelles sont imparfaitement caractérisées.
Nous disposons déjà de résultats montrant que les perturbations physiques et biologiques peuvent persister pendant plusieurs décennies. Nous ne savons cependant pas encore prévoir l’ensemble des effets cumulatifs d’une exploitation à grande échelle : remise en suspension des sédiments, modification des échanges à l’interface eau-sédiment, perturbation des cycles élémentaires, destruction d’habitats liés aux nodules, effets des panaches dans la colonne d’eau et temporalités de récupération.
Donald Trump et l’exploitation des grands fonds marins : l’inversion du principe de précaution
L’incertitude scientifique n’empêche pourtant pas la projection économique.
Elle semble même parfois la faciliter : ce qui est éloigné, peu visible et encore insuffisamment décrit peut plus aisément être présenté comme une réserve disponible.
La décision américaine d’accélérer unilatéralement l’accès aux ressources minérales des fonds marins, y compris au-delà des juridictions nationales, intervient alors même que le cadre international de leur exploitation n’est pas achevé.
Elle ne constitue donc pas seulement une décision industrielle : elle met en tension un espace juridiquement défini comme patrimoine commun de l’humanité avec un discours fondé sur la domination nationale, la sécurité stratégique et la concurrence pour les ressources.
Le décret de Trump inverse ainsi le principe de précaution : l’incertitude scientifique devient un motif d’accélération plutôt qu’une raison de suspendre.
En invoquant un développement « responsable » et la nécessité de sécuriser l’avenir énergétique, il déguise l’extractivisme en soin porté au futur. Le développement devient durable pour les États-Unis dès lors que l’extraction nécessaire à sa poursuite est déplacée ailleurs.
Voilà le sens du cochon caressé avant l’abattoir : la douceur du geste ne change pas sa destination, elle la rend seulement plus acceptable. Le care ne corrige pas ici la violence ; il sert à la faire passer pour une nécessité.
L’autorité invoquée - la Nation, la sécurité, la croissance, la Science ou le progrès - autrement dit le Grand Autre, transforme une décision historiquement et politiquement située en nécessité apparemment objective.
Ce processus rend secondaires les autres nations, les autres formes de connaissance et les autres espèces qui composent ces milieux.
Pour certains il est une priorité de savoir si nous sommes techniquement capables d’atteindre et d’extraire ces minerais.
Pour d'autres elle est de déterminer depuis quelle position nous nous attribuons ce droit, quelles existences sont rendues invisibles par cette décision, et quelles limites nous acceptons de donner à notre propre puissance.
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Vue d’en haut, le Blue Hole est magnifique. Un cercle bleu sombre dans la lumière du Sinaï, comme une ouverture vers un monde qui se poursuit bien au-delà de ce que l’œil peut atteindre. Sous l’eau, il n’y a plus de frontières visibles, seulement le souffle, la profondeur, les poissons sur les parois et ce silence immense dans lequel les pierres semblent presque perdre leur poids.
Mais une image n’est jamais regardée de la même manière quand bien même l'on puisse décider d'orienter son interprétation, la subjectivité de chacun prime. Le plongeur peut y voir un passage vers le monde du silence. Le biologiste, un milieu vivant encore imparfaitement compris. L’artiste, une forme, une couleur, une inquiétude. Vu par un satellite, ce même cercle peut devenir une coordonnée, une cible, une zone à contrôler, à frapper ou à exploiter.
Là commence l’emprise : non pas seulement dans le geste qui prend, mais dans le regard qui décide à l’avance de ce qu’une chose est, de ce qu’elle vaut et de ce qu’il sera possible d’en faire. Sous l’eau, pourtant, le bleu ne répond pas. Il reste ouvert, silencieux, peuplé, et profondément étranger à nos cartes.
Cochonnailles :
Et puis, je dois l’admettre, il m’intéressait aussi de faire entrer dans le même texte un cochon, les grands fonds et Donald Trump. Je suis artiste et j’aime les rapprochements qui font rire tout en déplaçant légèrement le sens.
Comparer Trump à un porc est cependant assez injuste pour le porc :
celui de Mannequin Pussy ne revendique aucun territoire, ne signe aucun décret et n’a jamais prétendu posséder les abysses.