Mixotrophie, entre art, sciences humaines & biologie
Texte © Pauline Hégaret, 2026.
Toute reproduction, diffusion ou utilisation, même partielle, est interdite sans autorisation préalable.
Ce texte présente une recherche située à la jonction de la biologie et de l’art, à partir des expérimentations menées avec Mixotrophie & Biolith. Il s’agit de comprendre comment des processus biologiques peuvent déplacer le regard et produire des formes.
J’ai longtemps travaillé sur les catégories, leurs instabilités, leurs basculements. Sur la manière dont elles découpent le réel, le rendent lisible, & aussi sur la manière dont elles échouent. J’ai travaillé sur des processus d’ethnogenèse, notamment au Brésil sur des frontières identitaires, sur des formes de recomposition. Très tôt, j’ai appris que les catégories ne disent jamais tout de ce qu’elles nomment, et qu’elles sont souvent moins intéressantes par leur contenu supposé que par les effets qu’elles produisent, les frontières qu’elles dessinent, les relations qu’elles stabilisent ou qu’elles troublent.
Mixotrophie est né de là. Le mot m’intéressait d’abord pour sa précision biologique : un régime de vie qui ne se laisse pas assigner à une seule logique. Une manière d’exister qui ne se laisse pas réduire à une identité simple. Mais il m’intéressait aussi pour ce qu’il ouvrait du côté des sciences humaines et sociales. J’y ai vu autre chose qu’un titre : un opérateur de pensée.
Une façon de déplacer vers le vivant microbien des questions que j’avais déjà rencontrées ailleurs : comment se forment les catégories, à quel moment deviennent-elles insuffisantes, que voit-on lorsqu’on cesse de chercher des essences pour observer des relations, des passages, des effets de contexte, des formes de coexistence.
Dans Mixotrophie, je plonge dans le plancton bioluminescent ; mon mouvement agit sur le milieu et provoque une réponse lumineuse. Ce qui m’intéresse dans ce geste n’est pas seulement sa beauté, mais ce qu’il rend visible : un être n’agit jamais seul, un milieu répond, une interaction devient perceptible. Le mouvement produit une réponse. Il y a là un fait scientifique, observable, et une forme très simple de beauté : il suffit d’un geste pour rendre visible une relation.
Cette pièce travaille aussi avec une esthétique du sacré, ou plus exactement avec ce qui subsiste du sacré dans un monde où le merveilleux n’a pas disparu parce qu’il s’explique.
L’eau, l’immersion, le contact, la main, la traversée : je reprends consciemment certaines formes anciennes de mise en scène de la relation, notamment liées aux gestes religieux autour de l’eau, et je les déplace. Non pour restaurer un symbolisme ancien, mais pour constater que ce que nous appelions autrefois transcendance se déplace peut-être aujourd’hui vers autre chose : vers notre rapport à la nature, aux autres vivants, et vers la possibilité d’éprouver concrètement qu’un geste produit une réponse dans un milieu qui n’est pas inerte.
Les sciences humaines et sociales m’ont appris à travers les enquêtes longues l’attention aux situations, et le temps passé auprès des personnes à ne pas réduire un sujet aux catégories qui le nomment. Un comportement n’existe jamais hors contexte, une position hors relation, et qu’une forme de stabilité est souvent l’effet provisoire d’un environnement, d’un cadre, d’une répétition, d’une contrainte, d’une frontière. Cette discipline du regard, je l’ai transposée.
L’observation prolongée de communautés de microalgues au microscope, notamment au LEMAR, puis plus tard mon propre travail de laboratoire en microbiologie autour de Biolith, ont profondément complexifié mon rapport au réel. On y observe des espèces, des souches, bien sûr. Mais on y perçoit aussi des comportements. Selon le milieu, présences, densité, selon stress, ressources, les réponses changent. Coexistence, compétition, occupation de niches, persistance, latence, coopération opportuniste, structures collectives émergentes. Des réponses situées, des stratégies de survie, des basculements apparaissent. Un comportement ne se lit pas seulement à l’échelle d’un individu isolé, mais dans une écologie de relations.
C’est précisément là que les SHS me servent encore. Elles ne me servent pas à plaquer des métaphores vagues sur la biologie mais à observer, et tenir plus longtemps devant ce que je regarde et ne pas m’arrêter au nom de l’espèce ou de la souche quand ce qui se joue est une dynamique. Certaines formes de comportement deviennent lisibles quand on accepte de regarder des interactions plutôt que des essences. Ce que j’ai appris dans les SHS, sciences humaines et sociales, lire des dynamiques relationnelles, des effets de seuil, des formes de stabilisation, des régimes de coexistence, des basculements de frontière : je le transpose aujourd’hui à l’observation de communautés microbiennes.
Je ne cherche pas à assimiler naïvement les communautés microbiennes aux communautés humaines. Ce qui m’intéresse, c’est qu’on puisse observer, dans les deux cas, des comportements relationnels, des effets de contexte et des dynamiques collectives, à condition de ne jamais confondre les objets. Les temporalités, les mécanismes, les matérialités, les échelles, les modes d’action ne sont pas les mêmes. Mais il existe une parenté méthodologique dans la manière de regarder : ne pas s’arrêter à la catégorie, observer ce qu’elle rend visible et ce qu’elle masque, suivre les interactions, décrire les seuils.
C’est sans doute pour cela que certains textes m’accompagnent.
Je repense souvent à Fredrik Barth, lorsqu’il montrait, dans Ethnic Groups and Boundaries, que les groupes ne se comprennent pas seulement par une essence supposée, mais aussi par les frontières, les mécanismes de maintien, les situations de contact, les formes de différenciation qui les rendent lisibles. Je ne transpose pas cela littéralement à la microbiologie, évidemment. Mais il y a là une leçon de méthode très forte : ce ne sont pas toujours les entités prises isolément qui sont les plus instructives, ce sont souvent les interfaces, les conditions de coexistence, les modes de passage.
Je pense aussi à Judith Butler, non pour répéter mécaniquement le vocabulaire du trouble, mais parce qu’elle a puissamment montré que les catégories ne se contentent pas de décrire : elles produisent, assignent, stabilisent, et c’est précisément pour cela qu’elles peuvent aussi être déplacées, troublées, reconfigurées. Ce qui m’intéresse, dans Mixotrophie, n’est pas d’importer la théorie du genre dans la biologie comme une analogie simple, mais de maintenir vivante cette vigilance : une catégorie n’est jamais seulement un nom neutre, c’est une opération. Et il est parfois fécond de travailler à l’endroit où cette opération devient insuffisante.
Et bien sûr, Donna Haraway. Parce qu’elle a insisté, mieux que beaucoup d’autres, sur le fait que nous ne pensons jamais seuls, nous ne vivons jamais seuls, les autres vivants ne sont pas un décor autour de l’humain mais des partenaires de monde. Une manière d’assumer que certaines œuvres ne servent pas seulement à représenter le vivant, mais à déplacer les conditions mêmes dans lesquelles nous le pensons.
À cet endroit, le pont entre art et science cesse d’être décoratif. Il ne s’agit pas d’illustrer la science par de jolies images, ni de donner à l’art un vernis de laboratoire mais de produire, depuis l’œuvre, l’observation et la pratique expérimentale, des outils de lecture qui enrichissent nos habitudes de pensée. L’art, ici, ne vient pas après. Il ne traduit pas simplement des résultats, il met en forme des hypothèses perceptives, organise des expériences sensibles qui rendent visibles des structures relationnelles. Il fabrique des concepts opératoires et déplace le regard.
Ce que la biologie m’a apporté, ce n’est pas seulement un nouveau terrain, c’est une complexification décisive du regard.
Observer des microalgues, des champignons, des bactéries, des phénomènes de persistance, des formes de contamination, des structures de biofilm, des réponses au stress, des occupations de niches, ce n’est pas seulement accumuler des données. Je découvre un réel plus stratifié, actif et relationnel. Certaines formes de beauté naissent très exactement là : dans l’apparition visible d’une interaction et dans le fait qu’un mouvement, une présence, une densité, une cohabitation, produisent une réponse. Ce déplacement compte pour mon travail artistique, bien sûr. Mais il compte aussi pour ma manière de penser. Je pense que le véritable enjeu du dialogue entre art et science n’est pas de produire des objets hybrides mais de fabriquer des concepts transversaux suffisamment rigoureux pour traverser des terrains différents sans les confondre. L’œuvre devient un lieu d’enquête. Il est de prendre au sérieux le fait qu’une pratique artistique peut produire non seulement des formes, mais des méthodes de lecture, des intuitions opératoires, des déplacements épistémologiques.
Mixotrophie n’est pas seulement une œuvre sur le vivant. C’est une œuvre qui tente de rendre perceptible une structure relationnelle : un corps, un milieu, une réponse. Si quelque chose du sacré demeure aujourd’hui, ce n’est peut-être plus dans l’appel à une transcendance abstraite, mais dans l’expérience concrète d’une relation aux autres vivants.
Mixotrophie est issu d'une collaboration avec Helene Hegaret et Caroline Fabioux et le HABIS Project et a été soutenu par la région Bretagne et l'association Espace d'apparence
Ce texte présente une recherche située à la jonction de la biologie et de l’art, à partir des expérimentations menées avec Mixotrophie & Biolith. Il s’agit de comprendre comment des processus biologiques peuvent déplacer le regard et produire des formes.
J’ai longtemps travaillé sur les catégories, leurs instabilités, leurs basculements. Sur la manière dont elles découpent le réel, le rendent lisible, & aussi sur la manière dont elles échouent. J’ai travaillé sur des processus d’ethnogenèse, notamment au Brésil sur des frontières identitaires, sur des formes de recomposition. Très tôt, j’ai appris que les catégories ne disent jamais tout de ce qu’elles nomment, et qu’elles sont souvent moins intéressantes par leur contenu supposé que par les effets qu’elles produisent, les frontières qu’elles dessinent, les relations qu’elles stabilisent ou qu’elles troublent.
Mixotrophie est né de là. Le mot m’intéressait d’abord pour sa précision biologique : un régime de vie qui ne se laisse pas assigner à une seule logique. Une manière d’exister qui ne se laisse pas réduire à une identité simple. Mais il m’intéressait aussi pour ce qu’il ouvrait du côté des sciences humaines et sociales. J’y ai vu autre chose qu’un titre : un opérateur de pensée.
Une façon de déplacer vers le vivant microbien des questions que j’avais déjà rencontrées ailleurs : comment se forment les catégories, à quel moment deviennent-elles insuffisantes, que voit-on lorsqu’on cesse de chercher des essences pour observer des relations, des passages, des effets de contexte, des formes de coexistence.
Dans Mixotrophie, je plonge dans le plancton bioluminescent ; mon mouvement agit sur le milieu et provoque une réponse lumineuse. Ce qui m’intéresse dans ce geste n’est pas seulement sa beauté, mais ce qu’il rend visible : un être n’agit jamais seul, un milieu répond, une interaction devient perceptible. Le mouvement produit une réponse. Il y a là un fait scientifique, observable, et une forme très simple de beauté : il suffit d’un geste pour rendre visible une relation.
Cette pièce travaille aussi avec une esthétique du sacré, ou plus exactement avec ce qui subsiste du sacré dans un monde où le merveilleux n’a pas disparu parce qu’il s’explique.
L’eau, l’immersion, le contact, la main, la traversée : je reprends consciemment certaines formes anciennes de mise en scène de la relation, notamment liées aux gestes religieux autour de l’eau, et je les déplace. Non pour restaurer un symbolisme ancien, mais pour constater que ce que nous appelions autrefois transcendance se déplace peut-être aujourd’hui vers autre chose : vers notre rapport à la nature, aux autres vivants, et vers la possibilité d’éprouver concrètement qu’un geste produit une réponse dans un milieu qui n’est pas inerte.
Les sciences humaines et sociales m’ont appris à travers les enquêtes longues l’attention aux situations, et le temps passé auprès des personnes à ne pas réduire un sujet aux catégories qui le nomment. Un comportement n’existe jamais hors contexte, une position hors relation, et qu’une forme de stabilité est souvent l’effet provisoire d’un environnement, d’un cadre, d’une répétition, d’une contrainte, d’une frontière. Cette discipline du regard, je l’ai transposée.
L’observation prolongée de communautés de microalgues au microscope, notamment au LEMAR, puis plus tard mon propre travail de laboratoire en microbiologie autour de Biolith, ont profondément complexifié mon rapport au réel. On y observe des espèces, des souches, bien sûr. Mais on y perçoit aussi des comportements. Selon le milieu, présences, densité, selon stress, ressources, les réponses changent. Coexistence, compétition, occupation de niches, persistance, latence, coopération opportuniste, structures collectives émergentes. Des réponses situées, des stratégies de survie, des basculements apparaissent. Un comportement ne se lit pas seulement à l’échelle d’un individu isolé, mais dans une écologie de relations.
C’est précisément là que les SHS me servent encore. Elles ne me servent pas à plaquer des métaphores vagues sur la biologie mais à observer, et tenir plus longtemps devant ce que je regarde et ne pas m’arrêter au nom de l’espèce ou de la souche quand ce qui se joue est une dynamique. Certaines formes de comportement deviennent lisibles quand on accepte de regarder des interactions plutôt que des essences. Ce que j’ai appris dans les SHS, sciences humaines et sociales, lire des dynamiques relationnelles, des effets de seuil, des formes de stabilisation, des régimes de coexistence, des basculements de frontière : je le transpose aujourd’hui à l’observation de communautés microbiennes.
Je ne cherche pas à assimiler naïvement les communautés microbiennes aux communautés humaines. Ce qui m’intéresse, c’est qu’on puisse observer, dans les deux cas, des comportements relationnels, des effets de contexte et des dynamiques collectives, à condition de ne jamais confondre les objets. Les temporalités, les mécanismes, les matérialités, les échelles, les modes d’action ne sont pas les mêmes. Mais il existe une parenté méthodologique dans la manière de regarder : ne pas s’arrêter à la catégorie, observer ce qu’elle rend visible et ce qu’elle masque, suivre les interactions, décrire les seuils.
C’est sans doute pour cela que certains textes m’accompagnent.
Je repense souvent à Fredrik Barth, lorsqu’il montrait, dans Ethnic Groups and Boundaries, que les groupes ne se comprennent pas seulement par une essence supposée, mais aussi par les frontières, les mécanismes de maintien, les situations de contact, les formes de différenciation qui les rendent lisibles. Je ne transpose pas cela littéralement à la microbiologie, évidemment. Mais il y a là une leçon de méthode très forte : ce ne sont pas toujours les entités prises isolément qui sont les plus instructives, ce sont souvent les interfaces, les conditions de coexistence, les modes de passage.
Je pense aussi à Judith Butler, non pour répéter mécaniquement le vocabulaire du trouble, mais parce qu’elle a puissamment montré que les catégories ne se contentent pas de décrire : elles produisent, assignent, stabilisent, et c’est précisément pour cela qu’elles peuvent aussi être déplacées, troublées, reconfigurées. Ce qui m’intéresse, dans Mixotrophie, n’est pas d’importer la théorie du genre dans la biologie comme une analogie simple, mais de maintenir vivante cette vigilance : une catégorie n’est jamais seulement un nom neutre, c’est une opération. Et il est parfois fécond de travailler à l’endroit où cette opération devient insuffisante.
Et bien sûr, Donna Haraway. Parce qu’elle a insisté, mieux que beaucoup d’autres, sur le fait que nous ne pensons jamais seuls, nous ne vivons jamais seuls, les autres vivants ne sont pas un décor autour de l’humain mais des partenaires de monde. Une manière d’assumer que certaines œuvres ne servent pas seulement à représenter le vivant, mais à déplacer les conditions mêmes dans lesquelles nous le pensons.
À cet endroit, le pont entre art et science cesse d’être décoratif. Il ne s’agit pas d’illustrer la science par de jolies images, ni de donner à l’art un vernis de laboratoire mais de produire, depuis l’œuvre, l’observation et la pratique expérimentale, des outils de lecture qui enrichissent nos habitudes de pensée. L’art, ici, ne vient pas après. Il ne traduit pas simplement des résultats, il met en forme des hypothèses perceptives, organise des expériences sensibles qui rendent visibles des structures relationnelles. Il fabrique des concepts opératoires et déplace le regard.
Ce que la biologie m’a apporté, ce n’est pas seulement un nouveau terrain, c’est une complexification décisive du regard.
Observer des microalgues, des champignons, des bactéries, des phénomènes de persistance, des formes de contamination, des structures de biofilm, des réponses au stress, des occupations de niches, ce n’est pas seulement accumuler des données. Je découvre un réel plus stratifié, actif et relationnel. Certaines formes de beauté naissent très exactement là : dans l’apparition visible d’une interaction et dans le fait qu’un mouvement, une présence, une densité, une cohabitation, produisent une réponse. Ce déplacement compte pour mon travail artistique, bien sûr. Mais il compte aussi pour ma manière de penser. Je pense que le véritable enjeu du dialogue entre art et science n’est pas de produire des objets hybrides mais de fabriquer des concepts transversaux suffisamment rigoureux pour traverser des terrains différents sans les confondre. L’œuvre devient un lieu d’enquête. Il est de prendre au sérieux le fait qu’une pratique artistique peut produire non seulement des formes, mais des méthodes de lecture, des intuitions opératoires, des déplacements épistémologiques.
Mixotrophie n’est pas seulement une œuvre sur le vivant. C’est une œuvre qui tente de rendre perceptible une structure relationnelle : un corps, un milieu, une réponse. Si quelque chose du sacré demeure aujourd’hui, ce n’est peut-être plus dans l’appel à une transcendance abstraite, mais dans l’expérience concrète d’une relation aux autres vivants.
Mixotrophie est issu d'une collaboration avec Helene Hegaret et Caroline Fabioux et le HABIS Project et a été soutenu par la région Bretagne et l'association Espace d'apparence.