Nuées sonores :
Performance et Géophonies
Résidence d'art au sémaphore de la pointe du Grouin, 2023
portée par le musée Manoli
avec restitution d'œuvres lors d'une exposition du 20 septembre au 30 novembre 2023
Voici un montage sonore d'une performance réalisée sur la Pointe du Grouin où j'étais en résidence l'année passée. J'y ai modifié le paysage sonore, ou encore « hacké » pour reprendre l'expression de l'artiste Lucien Gaudion, et y ai amplifié l'existant et la « géophonie » avec un dispositif de capteurs piezzo électriques qui captaient les bruissements du sol et que j'ai diffusé en temps réel avec le logiciel Ableton Live dans l'espace physique alentour, et ce par un dispositif classique de sonorisation en 3 points.
Le concept de paysage sonore a été développé par Murray Schaffer, compositeur dans les années 60, il fait référence à une conception patrimoniale d'un lieu, dont le son participe à l'identification.
L'écologie sonore se distingue de cette conception : il s'agit d'étudier un espace sonore et y définissant les différentes composantes acoustiques, les signatures sonores biologiques, anthropiques ou géologiques. On distinguera par exemple la « biophonie », les sons des animaux et de l'univers biologique, de "l'anthropophonie", soit les sons produits par l'homme et les machines, de la « géophonie » les sons produits par le bruit du vent, de la tectonique des plaques etc.
Il ne s'agit que d'une grille d'analyse ou de catégorisation, elle peut bien entendu être complexifiée ou conceptualisée d'une autre manière. Elle permet d'établir une méthode d'écoute et analyse spécifique du site choisi. L'écologie sonore se distingue de la bio acoustique, discipline scientifique à part entière d'écoute des signatures sonores animales et de leurs présences ou non au sein des milieux étudiés.
En tant que designer (sonore) je m'intéresse aux perceptions sonores et à la dimension patrimoniale des territoires, c'est à dire aux cultures locales. Je m’intéresse aussi particulièrement aux sonorités des espaces naturels et vocalisations animales, qu'il me plaît de comparer selon les lieux géographiques. En règle générale les sons de la géophonie se situent dans les basses fréquences, et très basses fréquences pour les bruits tectoniques. Ces sons infra basses ont une transmission plus lointaine, sur des kilomètres, que les médiums et aigus. Je me suis intéressée aux techniques de navigation des oiseaux et des migrateurs. Le sémaphore de la Pointe du Grouin est situé en face d'un lieu de reproduction aviaire ayant été décimée par la grippe aviaire de 2023 : l'île des Landes, et de la « vieille rivière » : un chenal de courant allant jusque 11 nœuds, dans lequel j'enregistrais à l'hydrophone les sons de la faune sous marine. Le lieu est encore très riche en diversité animale, de plus une lande qui s'étend depuis Cancale et le long du littoral est assez protégée et comprend diverses espèces animales et de grands mammifères.
Je me suis particulièrement intéressée à la signature sonore de la Pointe :
échos du vent, vibrations géologiques, sons des vagues qui fracassent sur la pierre, résonance du courant de la vieille rivière ou encore rugissement dans les haubans en haut du sémaphore. Tout cela constitue une matière sonore pour le plasticien et un paysage à part entière.
Je m'y suis également consacré car Jonathan Hagstrum, un géophysicien, développe l'idée que certains oiseaux navigueraient à l'audition, en captant des infra basses et repérant les signatures acoustiques des sites qu'ils fréquentent à des km.
Voici un extrait d'une conférence donnée au Pays-Bas lors de l'évènement SONIC ACTS en 2015 :
Les oiseaux peuvent naviguer avec précision sur des centaines, voire des milliers de kilomètres. Leurs sens sont plus développés que ceux de l'homme et ils peuvent détecter de petites variations de la pression barométrique et du faible champ géomagnétique. Les pigeons peuvent entendre des infrasons de très basse fréquence, des signaux qui peuvent voyager sur des milliers de kilomètres dans l'atmosphère. Jon Hagstrum explique comment les oiseaux pourraient utiliser les signaux infrasonores naturels pour la navigation à longue distance. Cette hypothèse est étayée par le fait que les oiseaux sont désorientés dans les zones d'ombre acoustique et que les courses de pigeons sont perturbées par des bangs soniques.
J'ai effectué des enregistrements de signatures sonores de sites géologiques : des "géophonies", sur d'autres sites proches de nidification des oiseaux marins à des fins de comparaison et pour la beauté des sons ; en imaginant que tous les ans, les oiseaux retrouvent ces lieux de nidification grâce à leur signature acoustique de basses fréquences.
La pointe du Grouin déploie une signature sonore spécifique en fonction des événements climatiques : les vents qui s'y engouffrent créent des sons bien particuliers liés à ces excavations, tandis que les accélérations de courants et les vagues tissent une mélodie d’infra basses.

Ce travail s'inscrit au sein d'un continuum thématique intitulé « Les Nuées » que je poursuis depuis plusieurs années.
Les nuées sont des phénomènes mythiques et météorologiques que l'on retrouve dans les récits anciens des marins de la côte nord et les collectes ethnographiques locales. Fées des houles, apparitions mythiques ou cosmiques, brumes de chaleur, tempêtes, dans les récits ces événements sont accompagnés de signaux sonores émis par la terre, la mer, ou des figures cosmiques. Les grottes marines sont des lieux d'écho et de résonance, la vieille rivière émet un son sifflant au plus fort du flot et du jusant. La nuit, le vent s’engouffre dans les câbles et antennes du sémaphore, et fait bruisser les landes autour. Indifférents aux touristes les oiseaux marins écoutent et dialoguent avec la géophonie l'univers sonore de la Ponte du Grouin. Sa mélodie d'ondes de basse fréquence faites de vents, de vagues, de courants et d'échos, son univers sous-marin écouté à l'hydrophone sont déployés dans les géophonies.